Juliette Cordelin
par Marie Krysinska

début de 37 (29 jan. 1895): 1-3.

Première partie

(Suite)

Et précisément il s’était toqué d’une vieille chanteuse des Folies Bastringues, qui couronnait sa flamme depuis un mois.

Mais ces cérémonies du couronnement n’allaient pas sans de gros frais de soupers dans les cabarets chics, où le vaniteux vainqueur aimait à se montrer orné de sa victime qui avait un fils de l’âge de Robert.

Puis les bouquets, avec lesquels la déclinante étoile ne plaisantait pas ; étant bien plus à cheval sur l’étiquette galante que sur les principes…

Robert avait déjà signé de nombreux billets aux usuriers et, la dame de pique l’ayant malmené aussi, il voyait avec terreur approcher le moment d’une explication avec son père.

En ce moment de détresse, la pensée de Louise vint se poser sur son cœur comme une caressante main ; Robert se sentit rafraîchi et raffermi soudainement.

Avant de monter à sa chambre, il s’arrêta à la porte de son amie et, cédant à l’irrésistible tentation de la voir tout de suite, il frappa.

Aucune réponse.

Il comprit alors qu’il avait mortellement froissé la pauvre amoureuse qui jamais plus ne redeviendrait sienne.

Cette pensée le révolta, lui fit comprendre en une minute combien il lui appartenait réellement, malgré les folles erreurs où le poussait une stupide vanité, et où il ne récoltait que déboires et tourments. Puis une inquiétude l’affola.

Si Louise était malade ?

Morte peut-être !

…. Il pesa sur la porte qui, n’étant pas fermée à clef, céda tout de suite.

La chambre était vide.

Sur la table une lettre à peine lisible sous les pleurs qui avaient coulé parmi l’écriture tremblante.

"Cher père…. petite sœur bien aimée….

"Je n’était plus digne de vous..... je pars..... Plaignez-moi.....

"LOUISE."

 

"Cela te plaît, hein! petite coquette"

 

VI

L’explication que Robert redoutait d’avoir avec son père, fut terrible en effet.

Le généreux et honnête vieillard aurait presque pardonné la ruine amenée sur sa maison par les folies de son fils ; mais ce qu’il ne pouvait pardonner, c’était le malheur de cette pauvre enfant : - la fille d’adoption de sa défunte femme — Louise, séduite et trahie.

Car cette lettre de la jeune fille, où il n’y avait pas un mot d’adieu pour Robert, était révélatrice pleinement.

D’ailleurs le misérable garçon, accablé par son propre chagrin, ne se défendait pas, avouait tout.

La colère du vieux commerçant fut tragique.

Comment… tous ces beaux billets de mille francs, amassés avec tant de peine en songeant à l’avenir de ses deux enfants… à la dot de sa chère Juliette, tout cet argent, il faudrait donc le jeter dans le gouffre infâme et grotesque que son fils avait creusé sous leurs pieds ?….

Laisser Robert se tirer d’affaire comme il pourrait ? Il ne fallait pas y songer.

Ne serait-ce pas perdre plus que toute cet argent ; l’honneur intact de l’humble nom qui était le sien et celui de sa fille qu’il aimait plus que son âme.

Non, il vendrait la parfumerie, paierait toutes les dettes de Robert, et puis…

Et puis, il travaillerait de nouveau.

Il travaillerait comme lorsqu’il était plus jeune ; alors que sa fillette jouait sur ses genoux, câline et tyrannique comme un charmant animal qui aurait une petite âme d’ange.

La scène s’aggrava par l’intervention de Mathilde.

- Vous êtes fou de vouloir payer toutes ces dettes ; Robert n’est pas majeur et votre responsabilité est à couvert.

- Robert s’appelle Cordelin comme moi, et comme ma fille.

- Bêtises que tout ça, mon cher ; vous n’avez pas le droit d’exposer à la gêne une femme telle que moi.

- Vous ferez comme vous l’entendrez, Mathilde,… et moi je ferai mon devoir.

- Ah ! très bien, cela veut dire que je peux m’en aller si je veux, n’est-ce pas ?

Pierre Cordelin accablé de douloureuses pensées ne répondait point.

- Eh bien, tant mieux — reprit Mathilde avec, dans le gosier, un sifflement rageur. — Aussi bien j’en ai assez de toute cette crasse bourgeoise où je me suis fourvoyée… la comtesse de Toury me recevra les bras ouverts.

(fin de la page no 1, début de la page no 2)

Le jour même, Mathilde ayant fait ses paquets — c’est-à-dire ayant fourré dans sa malle tout ce qui avait quelque valeur dans la maison de Pierre Cordelin — sortait de chez son mari avec la majesté d’une reine outragée, mais au fond elle s’y décidait pour fuir poltronnement la menaçante misère.

Pierre, seul avec ses deux enfants s’assit ce soir-là à la table pour manger avec philosophie un dîner brûlé, que la vieille Joseph — dont les yeux, à force de pleurer sur le malheur de ses maîtres, étaient devenus rouges comme ceux d’un lapin de chou — servait gravement, avec des gestes attendris de nourrice.

Deuxième Partie

I

Après quelques semaines de morne abattement, de remords et de regrets vains, Robert fut assailli par le désir impérieux de se replonger dans la vie folle qui, seule, pouvait lui faire trouver quelque oubli et le détourner de ses réflexions mélancoliques. D’ailleurs, le spectacle quotidien du mal qu’il avait causé lui devenait odieux.

La parfumerie vendue, Pierre Cordelin loua un misérable sixième où, seule, Juliette travaillait tout le jour à des confections de lingerie de luxe ; car le vieux commerçant était demeuré gérant chez le nouveau propriétaire de la parfumerie et ne rentrait qu’à la nuit.

Robert fut, bien entendu, reçu comme un chien dans un jeu de quilles par ses compagnons de fête au courant de sa déconfiture et les quelques billets de cent francs racolés auprès des mieux serviables furent rapidement avalés par la dame de Pique, toujours hérissée de mauvaises intentions.

Le jeune Cordelin commençait à rouler de très noires pensées et il savourait maintenant la haine de tous et de lui-même par-dessus tout, comme une liqueur capiteuse, seule capable de lui plaire.

- Voyons, comment me recevra Lætitia ? se dit-il en ricanant tout haut, comme il se dirigeait vers le logis de la vieille chanteuse, ses dernières amours.

Il s’attendait à un accueil méprisant et à se voir congédié avec quelques mortelles paroles de consolation.

Mais point.

Lætitia avait fait la conquête d’un vieil Américain très riche, aux trois quarts aveugle (heureusement) et à peu près toqué, ce qui ne gâtait rien.

La vieille garde, obsédée par les tyranniques manies de son nouveau maître, en revoyant Robert, décavé, fut aussitôt alléchée par l’idée d’en faire son amant de cœur et se dédommager ainsi de sa dure servitude en régnant despotiquement à son tour sur le faible et lâche jeune homme qui, d’ailleurs, ne lui déplaisait pas.

Robert glissa sans efforts à cette dégradation nouvelle et s’applaudit, pleinement, de pouvoir à nouveau briller dans les milieux noceurs et jouer gros jeu.

II

Une nuit de réveillon où sa "folle maîtresse" avait eu la fantaisie de se faire conduire au quartier latin, dans une des brasseries du boulevard Saint-Michel, Robert, tomba au milieu d’une bande d’anciens camarades de collège qui se disposaient à aller continuer le réveillon à l’hôtel habité par l’un d’eux.

Le couple Robert fut invité.

Et bientôt on se trouva autour d’une table garnie de victuailles hétéroclites et de convives qui ne l’étaient pas moins.

Robert se trouva assis à côté d’un grand garçon blond, au teint chaudement pâle, aux yeux sombres d’halluciné et de rêveur ; il sut bientôt que ce jeune homme, un étudiant russe nommé Ivan Soloview, était fort riche et taciturne toujours au milieu même des plus folles équipées où il se laissait pourtant volontiers entraîner par ses camarades.

Il n’éveillait d’ailleurs pas de grandes sympathies à cause de cette sorte de rayonnement de défiance farouche qui émanait de lui ; mais on le recherchait pour ce charme de mystère dont il était comme enveloppé, le prestige de sa grande fortune agissait aussi sur les plus désintéressés eux-mêmes.

Quant à Robert, sans aucun calcul conscient, il se prit de véhémente admiration pour cet être débile qui tenait pourtant entre ses mains le plus puissant instrument de bonheur de gloire et de toute chose désirable : — l’Argent.

Le réveillon fut brillant et bruyant, fortement arrosé de champagne et enfumé de cigares.

Avant de devenir complètement morose et vendue au démon des affaires, la "folle jeunesse des écoles" de cette fin de siècle se livrait fiévreusement aux derniers éclats de gaieté facile et aux épanchements affectueux à fleur de nerfs.

Au milieu de cette griserie, des querelles s’élevaient, puis des raccommodements chaleureux et des protestations de dévouement, le tout ne tirant pas à conséquence le moins du monde pour ces jeunes écervelés coutumiers du fait.

Mais ces choses apparaissaient toutes différentes au jeune Russe, nature un peu sauvage, mais entière, fraîche et enthousiaste.

Aussi, lorsque après une ébauche de dispute avec l’amphitryon, pendant laquelle Robert avait pris la défense d’Ivan Soloview, les jeunes gens se furent serrés les mains en se promettant une éternelle amitié, - tandis que Robert n’y voyait qu’un acte sans importance, - Ivan donnait authentiquement sa confiance et son affection.

Robert s’en aperçut bientôt car, dès le lendemain, Ivan Soloview l’invita chez lui et le supplia de disposer de lui et de sa bourse comme celle d’un frère.

IV

Robert Cordelin — à présent excédé par Lætitia — ayant affreusement assez de ses bienfaits — et de la bienfaitrice surtout — se rendait ce jour-là à un rendez-vous d’Ivan, rendez-vous particulièrement solennel.

Le jeune Russe, qui jusqu’alors avait vécu chastement comme une vierge, - amoureux seulement de sa chère cause nihiliste dont il entretenait Robert longuement — espérant sans doute faire un prosélyte — le jeune Russe était tombé dans les rets d’une puissante passion.

Et aujourd’hui il devait présenter sa maîtresse à Robert Cordelin — suprême preuve d’amitié qu’il lui donnait là, certes.

Les deux jeunes gens fumaient leurs cigarettes dans le petit salon de restaurant coquet et discret, où la "jeune beauté" devait les rejoindre. Ivan, nerveux, loquace par saccades, tirant sa montre toutes les secondes. Robert — plongé en de mélancoliques réflexions. N’allait-il pas voir d’heureux amoureux, lui qui avait si follement laissé échapper de sa main ce charmant oiseau rare : le Bonheur.

Car il en était sûr maintenant ; cette Louise enfuie tout en larmes, c’était le bonheur envolé, sans espoir de retour.

Et à cette heure tardive, hélas ! ses souvenirs l’obsédaient. Une nostalgie invincible l’opprimait, évoquant sous ses yeux humides de pleurs les minutes exquises passées auprès d’elle.

Un coup léger à la porte — et Yvan [sic] se précipitait au devant d’une belle jeune fille brune, oubliant son ami dans sa joie. Mais se reprochant aussitôt ce mouvement égoïste — après un rapide baiser sur la voilette baissée.

- Mon cher ami, je te présente ma bien-aimée.

Et Robert reconnut Louise, sa Louise !

Un seul regard échangé entre les anciens amants, les renseigna suffisamment.

Robert comprit qu’il était raturé au cœur de Louise, n’existait plus pour elle, et la maîtresse d’Ivan constata que Robert ne se disposait pas à la gêner ni à faire valoir ce qui furent ses droits.

Il s’inclina d’un salut glacial, sans même prendre la petite main, scrupuleusement gantée, que Louise tendait, troublée, sans trop savoir ce qu’elle faisait.

Le dîner était servi, une conversation générale s’engagea, enjouée, nerveuse.

Les voix se mêlaient et s’enlaçaient comme des mains, celle des deux amoureux ployait d’émotion en proférant des choses quelconques, vacillant comme ivre dans de petits rires brisés, puis se faisait attendrie, effleureuse et frôleuse pour dire seulement.

- Vous n’avez donc pas faim, Louise ?

- Mais si, mais si, une faim de loup :

Cependant Robert souffrait à crier.

"Je n’était plus digne de vous..... je pars....."

Il s’absolvait, généreusement, de tous ses torts envers la jeune fille, les oubliait même parfaitement et ne voyait que son malheur.

Ce charmant visage, dont chaque détail lui rappelait une minute adorable, ce corps gracieux qui, sous le mensonge du costume, lui réapparaissait glorieux comme aux heures d’amour, autrefois — et dont chaque mouvement, chaque attitude lui remémorait une joie intime — tout cela qui avait été sien et qui maintenant appartenait à un autre, le crucifiait de jalousie.

Et à quel autre !

A un ami sincèrement aimé, celui qui, le premier, lui avait inspiré un respect tendre par sa nature généreuse, droite et chevaleresque — et sut désarmer l’envie même dont Robert était d’abord animé pour Ivan Soloview, le richard.

Il aurait donc tout ce pâle et débile étranger ? La fortune, ce bien qui contient tous les biens, et aussi, son bien, à lui, le déshérité : l’amour de cette femme.

Robert avait la sensation de ne perdre Louise qu’en ce jour, seulement. Car, jusqu’alors, il gardait un exaltant souvenir d’elle et ne trouvait même pas déplaisant de songer que la pauvre petite pleurait amèrement dans quelque mélancolique retraite son ingrat trop aimé.

Or, ce rôle d’ingrat lui allait comme gant et le flattait assez pour le consoler de son abandon.

Mais maintenant !

Dans quel coin de mémoire se réfugier contre la marée montante des déceptions et des crève-cœurs quotidiens !

- Ah ! j’ai la guigne, j’ai la guigne, j’ai une dégoûtante guigne…

C’était le mea culpa impénitent que récitait Robert en rentrant se coucher après avoir quitté les amoureux à la porte d’Ivan Soloview.

V

Juliette travaillait maintenant à l’atelier.

Elle atteignait sa dix-septième année, devenait très belle et même très jolie.

Blonde, mais sans langueur et sans vague à l’âme (elle n’en avait pas le temps), c’était l’évocation d’un matin de soleil sur les avoines folles.

Sa lourde natte fauve, enroulée sur la nuque, avait l’air d’un beau serpent endormi et parmi l’éclat d’un teint délicatement satiné, sa bouche se fleurissait de toutes les grâces vives.

Ses grands yeux gris, intelligents, semblaient joyeusement refléter l’éther limpide de quelque horizon lointain.

C’était la Parisienne, mais la vraie Parisienne de race, au charme touchant d’oiseau prisonnier, tout attendri de nostalgie vers la libre existence hors des murs. Insoucieuse tout de même, aimante surtout et amoureuse aussi, de tout : des jolis ciels, des jolies robes, de soi-même, de la romance chantée à l’atelier… Passionnément chérissant son père, mais éprise follement — pour cinq minutes — d’une moustache blonde qui passait tantôt sous les fenêtres ou des beaux regards noirs rencontrés dans la rue, ou, encore, du héros de roman lu la nuit dernière.

Affinée par une enfance souffreteuse, moralement, Juliette entrait, particulièrement, vibrante dans l’âge passionnel ; - dans cet âge où il n’y a pas de petites émotions, des grandes seulement. Une brouille avec quelque camarade d’atelier la faisait pleurer pendant toute la nuit.

La simple idée, surgissant parfois, que son père mourrait un jour, l’écrasait d’un désespoir aussi affreux que si elle l’eût déjà perdu, la jetait à genoux devant le Christ, suspendu au-dessus de son petit lit, suppliante, et implorant de mourir la première. Elle avait l’âge des sainte Cécile et des martyres expirant joyeusement, le regard au ciel, et aussi l’âge des Manon Lescaut.

Un soir, en revenant de l’atelier, elle fut assaillie par un baiser sonore sur la joue, et un :

- Ah ! mon Dieu, comment allez-vous ? ma chère Juliette ?

C’était sa belle-mère, Mme Mathilde en personne. L’idée que la vieille égoïste cachait, sans doute, quelque raison pour devenir tout à coup si sucrée avec l’orpheline, dont elle avait si durement opprimé l’enfance — cette idée ne pouvait naître dans l’âme candide de Juliette.

Elle vit seulement là un tardif retour d’affection et répondit amicalement à cette amicale accolade.

Or, voici ce qui s’était passé :

La comtesse de Toury, partie à sa maison de campagne, avait laissé pour quelques jours à Paris Mme Mathilde qui devait la rejoindre après avoir surveillé certains travaux que l’on exécutait dans les appartements en l’absence des maîtres.

Tout étant en ordre, Mme Mathilde se disposa à partir.

Et comme c’était précisément le jour où le comte allait retrouver sa femme, il offrit une place dans sa voiture à la dame de compagnie de la comtesse.

Le comte, un vieux viveur à la façon du dernier siècle, tout confit en exquises manières et en vices raffinés — qu’il savait concilier avec une très correcte existence de mari et de gentilhomme — le comte fumait indolemment son cigare, lorsque le coupé s’embarrassa à un carrefour dans un conflit de fiacres.

M. de Toury allait s’impatienter quand une ravissante apparition de jeune fille — qui attendait, elle aussi, de pouvoir traverser la voie, - charma son attention.

Une blonde fulgurante, au teint de fleur nouvelle, - dans sa triste robe, toute noire — était l’évocation absurde et délicieuse d’une aurore au sein même de la nuit.

L’illusion s’accentua lorsque sous le regard obstiné du comte, un véhément carmin eût inondé les traits délicats de Juliette Cordelin, car c’était elle.

Mme Mathilde, qui n’avait pas perdu un seul détail de cette scène muette, s’empressa d’en informer son maître, heureuse de trouver un sujet de conversation qui promettait d’intéresser le comte.

Ceci, elle le supputa — avec cette certitude de flair des domestiques toujours un peu espions.

En effet, le comte écouta avec attention l’histoire de la famille Cordelin, très arrangée par Mathilde à son avantage.

Le vieux parfumeur y était représenté comme un rustre ayant choqué toutes les délicatesse [sic] de la femme, incapable de comprendre son âme précieuse.

Le comte ne contraria nullement la vieille folle sur le chapitre des compliments qu’elle se décernait sans marchan-

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der, ne voyant que ceci : cette charmante jeune fille entrevue avait des liens de parenté avec la dame de compagnie de la comtesse, - il ne lui serait donc pas impossible de la revoir.

Et quand ils furent tous deux arrivés à Passy — comme le vieux gentilhomme offrait galamment la main à Mme Mathilde pour l’aider à descendre — un regard fut échancé entre eux, expressif et signifiant, un regard de complices qui suffit à cet instant pour ravir la vieille vaniteuse et flatter ce stupide amour-propre qui avait toujours été l’unique mobile de son âme mesquine.

- Il faut venir me voir, mignonne, je m’ennuie souvent. On a beau dire, les étrangers sont les étrangers, même quand c’est du monde tout ce qu’il y a de mieux. Ah ! je vous regrette bien des fois, allez. Et que fait Robert ?

Juliette, encouragée par ce ton cordial, contait les événements survenus en ces derniers mois : la fuite de Louise, la presque ruine où ils étaient tombés — tout en évitant d’accabler Robert, la cause de tout ce mal.

Cependant Mme Mathilde dirigeait savamment leur promenade du côté de l’hôtel de ses patrons. Et quand elles furent arrivées devant la porte, elle dit :

- Tiens, c’est là ; viens le plus tôt que tu pourras. J’aurai à te parler d’une foule de choses. J’ai toujours eu de l’amitié pour toi et, avec la protection de la comtesse, j’espère te trouver une jolie situation. Au revoir, Juliette.

(A suivre).

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